Frédéric Le Junter, prince des bruicoleurs, devant son établi musical
Une musique populaire ce serait une musique d'un avant et
d'un au-delà de la culture de masse. A ce titre, les musiciens qui sont
leur propres facteurs d'instruments sont bien dans le vif du sujet. Être
son propre luthier, cela signifie qu'en
tout lieu, en toute circonstance, la nécessité de produire un son
musical peut être comblée par la possibilité de créer une lutherie,
primitive ou sophistiquée, à partir de matériaux naturels ou de rebuts
de la société de consommation. Les Géo Trouvetou musiciens sont légion.
Sur son blog Chercheurs de sons, Gérard Nicollet en dresse un inventaire passionné et passionnant. Ces auto-luthiers peuvent passer pour de simple farfelus sans grand propos musical. Qu'on ne s'y trompe pas, certains d'entre eux sont des musiciens d'exception qui font exister une musique raffinée et vibrante avec leurs instruments bricolés. C'est le cas, pour n'en citer que quelques-uns, de Paolo Angeli, Frédéric Le Junter, The Vegetable Orchetra, Jean-François Vrod, Orchestra of Spheres ou Konono n°1.
Quelle pourrait être l'essence d'une musique folk d'hier à aujourd'hui ? Selon Étienne Bours, auteur de l'indispensable Le sens du son aux éditions Fayard, "Musique
populaire, musique du peuple, la musique folk est celle des gens qui
ne sont pas divisés entre spectateurs et musiciens."
Une véritable musique populaire, par opposition à l'usage qui est fait du terme pour qualifier une musique de masse, pourrait se définir comme produite collectivement par le peuple, à l'échelle d'une communauté réduite, partagée au quotidien ou à l'occasion de célébrations entre musiquants et musiqués (selon une terminologie créée par Gilbert Pouget) et sans hiérarchie. Cette musique, chacun a la possibilité de contribuer à son exécution plutôt que d'en subir le flux à sens unique comme c'est le cas avec une musique de masse diffusée sur supports phonographiques ou via l'écran cathodique. Les clappements de mains, la reprise en chœur, la danse en sont les manifestations les plus courantes. Les scènes ci-dessous, immortalisées par Hisham Mayet sur la place Jemaa El Fna à Marrakech, sont un exemple assez significatif de ce dont on parle ici.
"Il y a un rapport avec l'érotisme en ce sens que c'est comme un corps qu'on n'a jamais fini d'explorer, un corps qu'on aime, qu'on re-touche et la caresse, dans le fond, est insuffisante. Elle est censée satisfaire un besoin, une envie, et en fait elle l'avive cette envie. On a envie de la recommencer, peut-être pas tout à fait pareil mais d'en recommencer une. Et ce territoire qu'on parcourt avec ses creux et ses bosses, c'est un corps aussi qu'on a besoin de rendre intime. On a besoin de se frotter contre, voilà. Je pense qu'il y a un lien entre la recherche d'une intimité avec un territoire varié et limité et le rapport à un corps aimé." (Jean Loup Trassard, entretien avec Pierre Guicheney)
Jean-Loup Trassard, l'écrivain-photographe né en 1933, est un des grands poètes en prose de son temps. Il a publié une trentaine d'ouvrages chez Gallimard et au Temps qu'il fait. L'amitié des abeilles, Des cours d'eau peu considérables, L'homme des haies, Paroles de laine, on a envie de lire et de relire ce qui s'écrit sous ces titres qui à eux seuls valent des poèmes. On est bien dans les pages de cet homme de terre. Et en écho à ses mots sur les paysages restreints qu'il ne finit pas d'explorer, on éprouve le besoin de se frotter à l'intelligence et à la chaleur de ses textes comme à celles d'un être aimé.
premier épisode d'une programmation Incertain Folk
les concerts débutent à 20h :
Antoine Charpentierest professeur et coordinateur de la section musiques traditionnelles au Conservatoire à rayonnement départemental de l'Aveyron. Antoine joue de diverses cornemuses, dont un instrument spectaculaire de la Montagne Noire : la bodega ou cabra, dont le sac est constitué d'une chèvre entière !
Thomas Bonvalet, l'homme-orchestre de L'Ocelle Mare,
joue une musique qui ne fait penser à rien de connu. Chaque performance
de cet alchimiste sonore est un moment intense et mystérieux. Entretien
avec Thomas Bonvalet ici.
Haight
Ashbury, c'est une rythmique minimaliste, des guitares, tantôt lourdes,
tantôt sinueuses - entre Velvet Underground et Ravi Shankar - et des
voix qui planent à dix mille. Si la musique de ces trois écossais fleure bon le pouvoir des
fleurs et l'amour libre, ce n'est peut-être qu'une apparence. Derrière
les harmonies florales et l'angélisme de façade poussent l'épine noire
et les fleurs urticantes de la passion. Une vidéo ici.
Quant à Windchimes, ce sera une surprise puisqu'on n'en sait presque rien si ce n'est que c'est la rencontre entre l'expérimentateur
californien Yasi Perera - qui a joué aux côtés de Greg Saunier et Chris
Cohen (Deerhoof) - et l'artiste américaine Amanda Eicher, activiste au
sein du très utopiste OPENrestaurant, cantine artistique dont une des
ambitions est de contribuer à la construction d'une vie passionnante, pas moins !
Serpentement, quatrième album de Thomas Bonvalet alias L'Ocelle Mare vient de sortir. Le très courtois homme-orchestre s'est prêté volontiers à un bref échange où il est entre autre question d'horreur de la taxidermie, d'expérience sensible, de tension et de nécessité et de l'irréductibilité de sa musique. Entrelacs subtils de vibrations, de chocs et de souffles, les compositions bruitistes de Thomas Bonvalet n'ont pas d'équivalent et si ses prestations scéniques valent le coup d’œil, c'est encore les yeux fermés qu'on en appréciera le mieux l'élégante pulsation.
L'Ocelle Mare en concert : le 25 mai au Parc de la Cure d'Air à Nancy, le 6 juin au Studio à Onet-le-Château avec Winchimes, Haight Ashbury et Antoine Charpentier, le 7 juin au Petit London à Toulouse avec Windchimes, le 8 juin à Faycelles (près de Figeac) avec Windchimes.
Serpentement, quatrième album de L'Ocelle Mare
Ces dernières années tu as progressivement abandonné la guitare au profit du banjo puis tu as développé une lutherie bien à toi. Est-ce que tu peux me parler du comment et du pourquoi de ce cheminement ?
Ma
musique a la nécessité d'être en mouvement, en transformation... je n'ai
tout simplement pas été capable d'aller plus loin avec la guitare... je
peux encore m'en servir parfois, mais comme élément d'un ensemble...
Est-ce que tu peux décrire cet instrumentarium que tu t'es créé et comment tu en joues ?
Il
change pour chaque morceau et l'usage que je fais d'un même élément
change aussi... mais en gros, le sol est amplifié par un micro, le haut
du corps par un autre et l'amplification est perchée derrière moi, juste
au-dessus de ma tête... j'utilise des objets ou des instruments à vent, à
cordes et de percussions ainsi que de petits amplificateurs et des
objets mécaniques... sur lesquels j'agis et que je place ou déplace dans
l'espace amplifié...
Dans un passé relativement lointain - je serais tenté de dire mythique - tu as été taxidermiste. Est-ce que tu verrais dans cette pratique des analogies avec celle du musicien que tu es devenu ? Je pense notamment à ta manière de dépecer, de désosser tes instruments dont certains sont d'ailleurs faits de peau (le banjo) et de boyaux (fussent-ils artificiels)...
J'ai
été apprenti taxidermiste seulement quelques mois, à l'âge de 19
ans... et le seul lien que je pourrais faire avec la musique est le
besoin de comprendre de quoi sont faites les choses, d'éprouver et de
questionner le réel, de faire des expériences... tout ce que je peux
dire de plus c'est que j'ai aujourd'hui la taxidermie en horreur !
Les percussions corporelles, les battements de pieds, les frappements de mains prennent toujours plus de place dans ta musique dont j'ai le sentiment qu'elle tend toujours plus vers une danse. Est-ce que c'est une préoccupation ? Est-ce que tu t'intéresses à la danse, en tout cas à l'implication du corps dans la musique ?
L'ensemble
des mouvements vient avant tout pour moi de nécessités... être dans une
sorte d'agitation et de tension physique me permet de rentrer dans le
présent, pour court-circuiter ce qui me met à distance de ce que je
fais, la conscience et la projection... il faut aussi une grande
implication physique pour faire émerger les sons que je
souhaite... certaines choses ne se montrent pas si je ne suis pas en
tension et en force... mais avant de me rendre compte de tout cela,
certains mouvements me permettaient de canaliser ma peur et ma
nervosité... pour faire diversion en quelque sorte... mes mains
tremblaient et se crispaient beaucoup, et de mettre l'ensemble en
mouvement défocalisait, relâchait un peu de la pression qui pesait sur
le geste instrumental... je suis moins nerveux aujourd’hui, mais un
certain type de jeu c'est développé à partir de ça...
Pour ce qui est des frappements de pieds et de mains, c'est ce que je
pratique le plus au quotidien et ce depuis mon adolescence... j'ai
toujours plus fait ça que de la guitare ou que quoi que ce soit...mais
ce n'est que plutôt récemment que ça se fait plus entendre dans ma
musique, je rêve parfois de ne rien avoir d'autre, j'aimerais beaucoup
être autonome à ce point...
J'aime beaucoup voir des films de
Fred Astaire ou Gene Kelly, je peux aussi être très enthousiasmé par
certaines danses populaires ou folkloriques... mais je ne m'intéresse pas
plus que ça à la danse....j'aime les gestes liés à une fonction ou une
nécessité... mais j'ai beaucoup plus de mal avec le geste pour le
geste...
L'Ocelle Mare au festival Ouverture des Clôtures en 2010 (photo Céline Domengie)
Avec Adrian Riffo qui a enregistré chacun de tes albums solos, vous recherchez des lieux à l'acoustique très marquée, cette fois-ci un temple protestant à Bergerac. Il me semble que tu accordes beaucoup d'importance à la matérialité des choses, en l'occurrence ici à l'espace physique. Est-ce que tu qualifierais ta musique de musique concrète ?
Justement,
ma musique est trop physique pour être qualifié de "concrète" ou
"acousmatique"... où il est question de dématérialisation de la source
sonore... même en enregistrement je tente de conserver ma présence et
celle du geste sur les objets... d'habiter le support et non d'être dans
l'abstraction... après je conçois bien que ça puisse ne pas
marcher... et là pourquoi pas....
Tu m'as dit un jour que ce que tu faisais, c'était de la folk-music ; ça ne m'a pas semblé si évident. Que signifie pour toi cette terminologie folk ? Est-ce que tu en écoutes et si oui laquelle ?
J'entends
le terme folk au sens le plus large... des formes musicales liées à un
peuple, à un territoire , à un climat, à une histoire... à des
déplacements de population... à des confrontations de cultures...aux
liens et aux tensions entre humains et environnement...
J'aime la
musique folk lorsqu'elle est encore vivante, en mouvement... j'ai
beaucoup d'amour pour la musique Cajun par exemple... et plus
spécifiquement pour les enregistrements de la fin des années 20... elle
bouge et change encore par la suite (je n'aime pas le virage plus
anglophone et country des années 30...), mais revient un peu en arrière
puis se fige dans une orthodoxie... voilà une idée du folk qui ne
m'intéresse pas du tout, une musique morte... ou pire encore, une
musique morte et vernie du même vernis que toutes les autres musiques
mortes... ça c'est de la taxidermie ! ça peut rester beau et juste dans
un monde clos et immuable, mais dans un monde ouvert et en mutation et en
accélération constante c'est plus discutable... je ne sais pas trop ce
que ça peut vouloir dire de faire une musique folk en France en 2012...
Peut-être
qu'à défaut d'être la musique d'un peuple et d'un territoire... ma
musique est peut-être celle d'un individu et d'un corps (on m'a demandé une
fois lors d'un concert en Chine de quelle minorité ethnique j'étais issu
)... si faire de la musique folk c'est faire ce que l'on peut avec son
bagage, ce que l'on est et son contexte... alors je fais peut être une
sorte de musique folk... par opposition à une musique prédéterminée,
codifié et hors de son temps et son contexte ?... je ne sais pas...
c'est vrai que le fait d'associer folklore, chose du peuple, et démarche
individuelle n'est pas évident, je suis peut-être un peu à côté de la
plaque ! Aussi, comme musique du peuple qui s'opposerait à la musique
dite savante... la musique folk est peut être une musique de l'expérience
sensible, une chose empiriste ? Et sur ce point aussi je m'en
approcherais...
Ton nouvel album semble plus lumineux, je serais tenté de dire moins angoissé, moins angoissant. Tu vis désormais à Madrid, est-ce que ça a une incidence sur ton humeur créatrice ?
Je
suis moins angoissé parce que je vieillis et parce que je suis moins
touché par le réel...les choses deviennent plus difficiles à saisir,
moins tangibles et plus absurdes... et ma créativité est clairement moins
vive, mais elle bouge toujours, de plus en plus lentement, mais elle
bouge... j'espère juste être assez clairvoyant et lucide pour m'arrêter
lorsque ce sera bon de le faire !
Ta vie dans une cabane près d'un l'étang dans la forêt de la Double, c'est du passé ou est-ce que tu pourrais à nouveau être tenté par ce type d'ermitage ?
C'était une nécessité au moment où je l'ai fait, je n'ai plus les mêmes besoins aujourd'hui...
Tu as souvent joué avec Maurizio et César Amarante notamment au sein de Radikal Satan. Vous avez à nouveau tourné ensemble récemment. Est-ce que vous envisagez de nouvelles collaborations ?
Radikal
Satan est vraiment un de mes groupes vivants préféré et je suis
toujours heureux de jouer un peu avec eux lorsque l'occasion se présente
!
Est-ce que tu peux me parler de ta collaboration avec Annie Lewandowski et notamment de ta contribution au second album de Powerdove en compagnie de John Dietrich de Deerhoof ?
John
m'a proposé de participer avec lui aux arrangements des chansons
d'Annie pour l'enregistrement de son disque... nous avons enregistré et
mixé l'album chez John à Albuquerque en janvier dernier... c'était très
rafraichissant pour moi ! Le disque doit sortir en mars ou avril 2013 et
nous tournerons sans doute en Europe à ce moment-là...
Bewitched : ensorcelé. En l'absence de venin de tarentule, la possession peut s'expliquer par la morsure du rock'n roll. Symptômes caractéristiques : le déhanchement suggestif et le moulinet incontrôlable quoique gracieux des bras. Traitement préconisé : danser jusqu'à épuisement du mal.
L'observation d'une telle manie dansante n'est pas nouvelle. "Vers la mi-juillet de l’année 1518, une femme entra dans une des rues de
Strasbourg et commença à danser. En une semaine, trente-quatre autres
personnes l’avaient rejointe. À la fin du mois d’août, il est dit que
400 personnes ont vécu cette folie, dansant de manière incontrôlable
autour de la ville.
(...) Le premier foyer important de manie dansante
est supposé avoir eu lieu à Aachen, en Allemagne, le 24 juin 1374,
après quoi elle se propagea rapidement à travers la France, l’Italie, la
Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Maastricht, Trèves, Zurich et
Strasbourg ont eu chacun, deux ou plusieurs épisodes. Des milliers de
personnes ont dansé jusqu’à l’agonie, pendant des jours ou des semaines,
hurlant de terribles visions et implorant les chefs religieux de sauver
leurs âmes." (en savoir plus ici).
Les causes d'une telle épidémie n'ont à ce jour pas été élucidées.
Tarantism, film muet de l'artiste danois Joachim Koester.
Le tarentisme est un phénomène qui a perduré jusque dans les années
soixante dans la région des Pouilles en Italie du Sud. La croyance
populaire attribuait des symptômes de possession à la morsure d'une
araignée, la tarentule, dont le venin n'est en réalité pas dangereux. Un
rituel impliquant l'ensemble de la communauté villageoise consistait à
soigner le mal par une danse effrénée qui pouvait se prolonger pendant
des jours. La musique qui y est associée, la tarentelle ou pizzica, fait
aujourd'hui encore l'objet d'une passion populaire dans le sud de
l'Italie. Certains anthropologues analysent ce rituel comme une ruse du
peuple pour braver l'interdit religieux de faire la fête et de
danser. Dans un monde où il est devenu rare (tabou ?) de s'exprimer physiquement autrement que par la performance sportive,
aura-t-on besoin d'un prétexte à la noix pour retrouver le sens de la
danse ?