mercredi 2 mai 2012

magie blanche

 


"Il était devant ma porte, il faut que je vous le décrive. Un grand gars très svelte. Cache-poussière en cuir, avec des boots de cuir fin qui s'évasaient comme ça, en corolles, autour de la cheville, de longs cheveux noirs et frisés, tout bouclés. Et... et, quand il m'a vue, il s'est mis à pleurer. J'ai vu ce que faisait ce groupe de musiciens, c'est la première fois que j'étais en contact avec de la musique heavy metal, j'y comprenais rien. Alors à un moment donné dans ce déluge musical, j'entends arriver La Novia, La Novia que j'avais chantée sur un de mes premiers disques. J'entends ça, je vois ça, et j'entends les paroles, un peu escargougnées bien-sûr, mais avec les paroles en occitan. Alors là, je sais pas si ça se fait ou si ça se fait pas, Makoto était à côté de moi, je ne le connaissais pas, je l'ai attrapé et je l'ai serré dans mes bras." (Rosina de Peira, à propos de Makoto Kawabata (Acid Mother Temple), interview Viure al païs, 1er avril 2012)
"C'est un choc électrique, que j'ai eu en entendant, il y a quarante ans, un morceau de Bertrand de Born sur un disque de musique ancienne, j'ai eu l'impression qu'il faisait de la musique pour soigner les autres : comme de la magie blanche. Je suis toujours à la recherche de la musique que je ne connais pas ; mais j'avoue que j'ai reçu un tel choc avec les troubadours..."
(Keiji Haino, La Dépêche du Midi, 29 juin 2010)

mardi 1 mai 2012

Délivrance



Encore un film de 1972 : Deliverance de John Boorman.
En général, le redneck a la dentition plutôt vilaine, il porte le chapeau mou cradingue, la liquette pantelante et tous les stigmates de la consanguinité. Il est peu loquace sauf quand il s'agit de déblatérer de salaces invectives et il n'y a que peu de doutes quant au caractère hostile de ses intentions. Résultat, il est communément admis qu'il vaut mieux s'en méfier et préserver ses arrières, comme l'apprendront à leurs dépens les quatre personnages principaux du film.
Celui-ci est jeune et blond comme les blés - un ange si ce n'était ces yeux fendus comme des boutonnières - et c'est un as du banjo. S'engage un duel épique avec l'un des quatre héros du film, gentil employé vaguement amoureux de nature, l'archétype du gars sympa qui a appris à jouer de la guitare chez les scouts. Le gamin répond à chaque phrase du guitariste, au début avec une certaine hésitation puis de plus en plus d'aisance pour finir par un déroulé d'arpèges virtuoses. Un vieil édenté se met à danser et tous les acteurs de la scène s'enthousiasment. Une fois la prouesse accomplie, l'adolescent se retranche dans son mutisme refusant même la main que lui tend le guitariste. C'est qu'il n'était pas là pour s'amuser mais bien pour signifier l'arrogance des siens sur ces citadins naïfs et bien-pensants, complices par leur appartenance sociale des pires de leurs congénères, ceux qui mettent en péril la vallée par leur funeste projet de barrage. Les quatre comparses croiseront à nouveau le chemin du jeune homme. Perché sur un pont de fortune, il les surplombe, toujours mutique et le regard insistant. L'ange blond se révèle alors oiseau de mauvaise augure comme le montrera la suite de l'aventure.
Banjo et musique des Appalaches, décors naturels, franche opposition entre campagnards dégénérés et citadins narquois, scènes d'horreur hyper-réalistes, ce sont là quelques uns des traits d'un genre cinématographique qui comporterait environ 300 films. Redneck cinema, hixsploitation, Hillbilly movies en sont les principales appellations. Après avoir consacré un ouvrage aux mondo movies (Reflets dans un œil mort, avec Sébastien Gayraud, éditions Bazaar &co), Maxime Lachaud boucle actuellement un ouvrage sur ce genre paradoxalement mal connu alors que des films comme 2000 maniacs ou Deliverance font l'objet de véritables cultes depuis plus de quarante ans. Pour patienter un article ici.

lundi 30 avril 2012

hydrophobie rabique (1)


Johanna Ost. La Bête du Gévaudan. Gouache.


Il y a quelques mois, mon voisin et ami, Gilbert Mestre, le libraire paysan, me raconta une histoire de loup qui me fit cauchemarder des semaines durant. Son arrière-grand-père Joseph Antoine Mestre, médecin de campagne à Thérondels dans le Carladez, au nord du département de l'Aveyron, fut appelé à visiter et soigner trois personnes "dévorées vers les trois ou quatre heures" le 27 mars 1851. Voici ce qu'il écrivit dans son "rapport médical sur trois cas d'hydrophobie rabique déterminée par la morsure de loups enragés" :
"Pendant tout le mois de mars, en effet, on avait vu dans les plateaux découverts de cette vaste commune des loups marchant en bandes et attaquant les troupeaux, mais la journée du 27 fut la plus néfaste par leurs attaques à l'homme. Il est digne de remarquer que c'est dans la saison qui suit l'astre vénérien, qu'ils sont les plus aguerris et qu'il deviennent prédisposés à la rage. Aussi, vers le milieu du jour, deux de ces terribles carnassiers attaquèrent-ils séparément diverses personnes et notamment l'aîné Boisset et sa fille qui se trouvaient sur le plateau. Repoussés sur tous les points, ces animaux furieux s'engagèrent dans le bois où une fille qui buvait à une fontaine les vit passer à côté d'elle, sans en être attaquée, sans doute détournés par la vue de l'eau ou dérangés, au moment de l'accès hydrophobique. L'un était d'un blanc fauve et de forte taille, l'autre plus petit et de couleur grise.
Mais à un court intervalle de temps, au fond du bois, Marie Bousquet, épouse de François Boisset, âgée de 45 ans, habitant un hameau bâti entre le bois et le moulin de Fajole, ramassait un fagot suivie de son chien. En entendant ses aboiements plaintifs, elle se tourne et le voit étreint sous les griffes du petit loup ; elle veut le défendre ; le loup s'élance alors sur elle, lui déchire sa robe, la renverse, semble se retirer pour s'élancer de nouveau, quand elle se relève. Dans leurs chutes successives elle prend une fois le dessus et retient le loup sous son bras droit, le renverse sous elle en lui serrant la mâchoire inférieure avec le pouce de la main gauche introduit dans sa gueule ; l'animal furieux se dégageant, ils se lèvent ensemble pour lutter de nouveau jusqu'à ce que rentrant à son domicile par une retraite défensive, le loup dans une dernière agression lui saute à la tête et lui ronge sa coiffure en l'emportant.
Palpitante de frayeur et de fatigue, Marie Bousquet, se trouve mal en rentrant au foyer domestique. Sa fille et son beau-père l'apaisent sans connaître le sujet de ses angoisses.
Ce dernier, Guillaume Boisset, âgé de 82 ans, mais vieillard vert, propriétaire du moulin va appeler du secours ; mais il est saisi à la sortie par le loup de forte taille qui le renverse et lui mort la tête. Le vieillard atteste que l'autre loup était présent au combat sans y prendre part ; seulement il emporte au loin le chapeau et le bonnet en le rongeant.
La meunière, Marguerite Casterousse, épouse de Jean-François Boisset, fils aîné, belle fille et belle-sœur des deux précédents, âgée de 56 ans et prévenue des désastres de sa famille, veut aller à son secours, mais à moitié chemin, elle est assaillie par le loup de petite taille qui se jette sur elle avec plus d'acharnement que sur sa belle-sœur. La lutte est épouvantable d'attaque et de résistance ; une infinité de plaies à la face et aux mains attestent l'énergie de ce combat, mais heureusement un de ses beaux-frères, novice à la Trappe, averti du danger par le vieillard son père, vient, armé de pieux, l'arracher à la fureur de cet animal. Ce loup grattait la terre en poussant des hurlements.
Tel est le récit des trois victimes de ce désastre. Chacune a fait le sien, puisque chacune a ignoré jusqu'à la fin le combat des autres.
C'est dans ce bois que M. Volpelier, jeune huissier du canton, voyageant pour son ministère, rencontre le loup qui saute sur son chien avec fureur ; il lui tire au cœur ; l'animal chancelle, tombe, mais se débat encore ; saisi d'effroi à la vue du carnage qu'il vient d'opérer, il lui tire un coup à la tête qui l'étend raide mort. Pénétré de l’œuvre philanthropique qu'il vient d'accomplir, il fait remettre sa proie au garde-champêtre de la commune. Vérifié le lendemain par nos soins, ce loup est déclaré aux trois victimes auxquelles on le représente, l'auteur du drame sanglant de la veille."
Voilà pour la partie du récit consacrée aux attaques. La suite est plus effroyable encore. Il s'agit de la description clinique, écrite dans une langue remarquablement exacte et évocatrice, de l'affreuse agonie de trois des victimes. On imagine qu'à assister à des accès rabiques tels que relatés dans le récit du Docteur Joseph Antoine Mestre et que nous recopierons ici dans quelques jours, certains aient pu imaginer que des hommes prennent parfois l'apparence de bêtes souffrantes et enragées.





Michael Hurley, Werewolf song

Oh le loup-garou, oh le loup-garou
Qui vient ainsi, pas à pas
Sans même casser les branches
Par où il passe
 
Vous pouvez entendre sa longue plainte au loin à travers la lande
C'est le hurlement d'un loup-garou qui se sent misérable

Il sort le soir, quand les chauves-souris sont en vol
Et,
avant que les oiseaux chantent, il a tué une jeune fille
 
Pour le loup-garou, pour le loup-garou
Ayez de la sympathie
Parce que le loup-garou, c'est quelqu'un
Tout comme vous et moi


(...)

dimanche 29 avril 2012

dimanche truite


James Prosek, Brown trout - salmo trutta dentix


Il a beaucoup plu cette nuit. Ce matin, les eaux du Dourdou sont grosses et chargées d'argile - rouges comme le gré. Il est trop tard pour prétendre attraper une truite. Dans quelques jours, quand le ruisseau aura pris une teinte presque grise, le moment sera à nouveau venu de se prendre pour l'écrivain pêcheur de truite en Amérique.
"Je lançai un œuf de saumon et le laissai dériver vers le rocher et VLAN ! une bonne touche ! et j’avais le poisson au bout de la ligne et il filait dur dans le courant, suivant un angle et restant au fond et tirant vraiment dur, franc et sans compromis, et soudain le poisson sauta et pendant une seconde je crus que c’était une grenouille. Je n’avais jamais vu un poisson comme ça.
Nom de Dieu ! Quel bordel !
Le poisson fila au fond de nouveau et je pouvais sentir son énergie vivante remontant en hurlant le long de la ligne vers ma main. La ligne était comme du son. C’était comme une sirène d’ambulance qui viendrait droit sur moi, le gyrophare rouge lançant des éclairs, et qui repartirait à nouveau et soudain décollerait et deviendrait une sirène de raid aérien.
Le poisson sauta encore quelques fois et ressemblait toujours à une grenouille, mais il n’avait pas de pattes. Il a fini par se fatiguer et se ramollir, et je l’ai tiré dans une éclaboussure de la surface de l’eau vers mon épuisette.
Le poisson était une truite arc-en-ciel de douze pouces avec une énorme bosse sur le dos. Une truite bossue. La première que j’aie jamais vu. La bosse était probablement due à une blessure que la truite aurait reçue quand elle était jeune. Peut être qu’un cheval l’avait piétinée ou qu’un arbre était tombé pendant un orage ou que sa mère avait frayé où ils étaient en train de construire un pont.
Cette truite avait quelque chose d’admirable. Si seulement j’avais pu en faire un masque mortuaire. Pas de son corps, mais de son énergie. Je ne sais pas si quiconque aurait pu comprendre son corps. Je le mis dans mon panier.
Plus tard cette après-midi là, quand l’obscurité gagnait les bords des cabines téléphoniques, j’ai pointé, quitté le torrent et je suis rentré chez moi. J’ai mangé cette truite bossue au dîner. Panée à la farine de maïs et frite au beurre, sa bosse était aussi douce qu’un baiser d’Esmeralda." (Richard Brautigan, La truite bossue in La pêche de la truite en Amérique, éditions 10/18)
Si vous n'avez jamais pêché la truite, sachez qu'il n'y a rien de fantaisiste à ce texte. Tout y est des émotions qu'on ressent, du moment où on se connecte au poisson jusqu'à celui où on le mange.

Anne-Sophie Théron, La truite, 10 façons de la préparer, éd.. de l’Épure

samedi 28 avril 2012

un dernier jardin


 


Cinéaste post-punk, auteur de films aussi étranges que The Garden ou Jubilee, Derek Jarman a consacré les dernières années de sa vie à la conception d'un jardin près de la centrale nucléaire de Dungeness dans le Kent.
"En 1986, un après-midi de printemps où nous traversions le Kent en voiture à la recherche d'un pré de jacinthes des bois à filmer en super-8 pour le film qui deviendrait finalement Le Jardin, Derek proposa que nous mangions au Pilot Inn de Dungeness, un établissement censé servir le meilleur fish & chips de toute l'Angleterre. Charmés par le paysage, nous avons décidé de visiter le vieux phare. A un moment donné Derek nous a dit : "Je connais un joli cottage de pêcheur là-bas. S'il est en vente, je l'achète !" Nous nous sommes approchés de la bâtisse laquée noir aux fenêtres jaune canari, et nous avons vu la pancarte For Sale verte et blanche : Derek ne pouvait plus se rétracter.
Le jardin a démarré de façon accidentelle : un pieu lissé par les flots, surmonté d'un os ramassé sur la plage, servit d'abord de tuteur à une aubépine transplantée là ; un long silex trouvé à marée basse a ensuite protégé un jeune chou marin des pieds étourdis…" (Keith Collins in Derek Jarman, Une dernier jardin, éditions Thames & Hudson)

vendredi 27 avril 2012

humeur Moondog



Qui a dit que l'orgue était un instrument ingrat ? A l'automne prochain, Paul Jordan (orgue d'église) et Stefan Lakatos (trimba) joueront Moondog en France. Les deux musiciens exposent brièvement l'importance du compositeur américain disparu en 1999 dans une brève entrevue accordée à la BBC.
Moondog aurait composé plus de 300 madrigaux, passacailles, canons, musiques pour orchestres et plus de 80 symphonies. Un travail de défrichage et de promotion a été entrepris par Amaury Cornut, entièrement dévoué à la cause du Ménestrel de la 6ème avenue. On ne se lasse pas de cette musique quiète aux développements infinis et on comprend aisément qu'écouter Moondog devienne l'affaire d'une vie.




jeudi 26 avril 2012

trip



Dans la série la quarantaine révolu : La cicatrice intérieure de Philippe Garrel. Sorti en 1972, le septième long-métrage du cinéaste héroïné (il ne s'en est jamais caché) est un objet difficile à cataloguer. Nourri à la tradition alchimique, envoûté par l'harmonium et les incantations amoureuses de Nico, La cicatrice intérieure donne à voir les déambulations lunaires d'une poignée de personnages dans des paysages désertiques : Garrel lui-même, la grande Nico, son fils Ari Boulogne - "Je suis le petit chevalier" - et l'incandescent Pierre Clémenti. Un cinéma à l'os, sans scénario, sans dialogues, sans éclairages, sans moyens. On se dit qu'un peu plus et le film aurait pu se faire sans caméra, sans pellicule. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'exceptionnelle maîtrise du cadre de Philippe Garrel tend à un effacement total du point de vue et du dispositif. La réalité convoquée ici est donnée à voir sans médiation et le spectateur se retrouve à déambuler au côté des personnages égarés. Le sentiment de perte - des repères géographiques, de la notion du temps, de l'être aimé, de l'objet de la quête, etc - est tel, que visionner La cicatrice intérieure peut être envisagé comme une expérience psychédélique et pour peu que les conditions soient réunies et qu'on soit prédisposé à ce type d'expérience, on aura l'occasion de rentrer dans un état de transe hypnotique. Pourquoi s'en priver ? C'est un phénomène tellement rare au cinéma.