mercredi 9 mai 2012

soleil dépressif





When I see the sun
I hope it shines on me
And gives me everything
Well almost
(Pea, pièce maîtresse de Frigid Stars, Codeine, 1991)

Parfois le soleil ne suffit pas.

mardi 8 mai 2012

hommes sauvages





Un aperçu du fascinant livre de Charles Fréger, découvert grâce à l'incontournable blog Les maîtres fous. Wilder Mann ou la figure du sauvage (Thames & Hudson, 2012) est une captivante collection d'Hommes sauvages, personnages-clés des traditions carnavalesques d'Europe centrale. On compulse avec boulimie les 150 photographies du recueil en se demandant si l'éteignoir de la modernité contiendra encore longtemps des pulsions sauvages et anarchistes qui ne demandent qu'à ressurgir et à s'étendre.
"Le plus souvent, l'Homme sauvage est vêtu d'un costume réalisé en matières naturelles ou en peaux animales ; son visage est rendu méconnaissable, soit par un masque, un costume qui le recouvre intégralement ou encore un grimage noir. Un accessoire - bâton, massue ou autre - et une ou plusieurs cloches complètent sa tenue. Les cloches scandent la marche de l'Homme sauvage, soulignant chacun de ses mouvements d'un glas sonore. Ces cloches, ainsi que les matières végétales et animales de son costume, rattachent l'Homme sauvage à ses origines naturelles ; néanmoins, par sa position debout et sa danse, ils s'inscrit tout autant dans la sphère culturelle, l'habit de peau pouvant également être celui du berger. Son costume est donc ambigu, tout comme son rôle lors des traditions masquées. Pouvant se suffire à lui même, il est parfois subordonné à d'autres personnages, plus humains quoique souvent tout aussi hybrides. Il incarne le lien complexe d'amour et de haine qu'entretient l'homme avec son environnement"
Mimétisme, exorcisme, exutoire, le rituel ancestral de l'Homme sauvage célèbre toutes les ambivalences : pulsions de vie / pulsions de mort, nature / culture, beauté / laideur, désir / peur, amour / haine. A l'heure ou l'univoque bête fasciste taille tranquillement sa route chez nous comme partout en Europe, on se dit que l'Homme sauvage, emblème de l'altérité, aurait pu tenir seul et symboliquement le rôle du bouc émissaire, mais n'est-il pas trop tard ?

lundi 7 mai 2012

Le Ton Mité : l'air de rien




Le Ton Mité, c'est le meilleur de ce que sait faire McCloud Zicmuse, ailleurs artisan de la belge et dérapante entreprise Hoquets. Enregistré dans la première décennie du millénaire au studio Chaudelande, près de Cherbourg, en compagnie d'une bande de joyeux lurons échappés des Potagers Natures, Version d'un ouvrage traduit sort enfin dans une étui grand luxe chez Khitybong. Vinyle bon poids, sérigraphie chiadée, masque à découper en cadeau bonus : Zicmuse à le goût de l'emballage. Mais au-delà du design, cette musique-là vous retourne comme une crêpe, l'air de rien, l'art de tout. Les miniatures de Le Ton Mité sont taillées comme toujours dans un tissu d'une grande légèreté. Cette étoffe-là, c'est, sans exagérer, la matière-même des nuages. McCloud et sa fine équipe chevauchent à dos de martinets et vagabondent librement entre l'étang, le potager, les constellations et la lune rousse. Que d'insouciance, que de douceur, que de songes étranges et soyeux ! A écouter ici, un brin d'herbe coincé entre les doigts de pieds et les lèvres en éventail, quitte à ce que ça donne un air... réjoui. Pour information, McCloud Zicmuse vient d'enregistrer un nouvel album dont on est en droit d'espérer qu'il ne sortira pas, celui-là, à la saint Glinglin.

dimanche 6 mai 2012

hydrophobie rabique (2)


Lon Chaney Jr. et Evelyn Ankers dans The Wolf Man (1941)

Suite du rapport du Docteur Joseph Antoine Mestre sur trois cas de rage consécutifs aux morsures de loups dans le Nord-Aveyron le 27 mars 1851. Il s'agit de la phase thérapeutique qui se solde par un premier échec et l'agonie du patriarche Boisset :
"Les trois blessés, quatre heures après l'accident, furent visités. Ils furent d'abord soumis au lavage des plaies avec de l'eau chaude saturée de savon et de sel marin, bien essuyées, ensuite elles furent toutes cautérisées partiellement avec le chlorure d'antimoine ou l'acide sulfurique jusqu'à la formation d'escarres. Au lieu d'y maintenir un appareil imbibé de ce liquide, nous jugeâmes plus convenable de les cautériser toutes de nouveau avec le fer rouge. M. l'abbé Bru, digne vicaire de la paroisse de Thérondels, usa de toute l'influence de son talent pour leur en démonter l'utilité : il voulut bien nous aider dans cette longue et pénible tâche. Les escarres furent de beaucoup agrandies en tous sens jusqu'à amener la défaillance. L'opération dura jusqu'au milieu de la nuit. pourvus de fers de toutes dimensions, nous pûmes suivre toutes les sinuosités des blessures et les brûlures ne furent jamais trop vives afin de mieux détruire le virus sans charbonner les tissus.
(...)
Ils furent tous soumis à la tisane de genêts des teinturiers, recommandée par les médecins russes ; le mois d'avril se passa dans l'usage de cette boisson prétendument prophylactique, ainsi que dans le soin des plaies qui furent entretenues en constante suppuration, sauf chez le vieillard qui prétendait aller aussi bien que ses belles-filles sans prendre les mêmes soins de cette maladie.
Mais les deux femmes surtout éprouvèrent continuellement de la céphalgie ou un sommeil agité de rêves ; l'une éprouvait de l'inquiétude et l'autre de la tristesse ; mais le bavardage les distinguait particulièrement toutes les deux avec une parole brève. Ces phénomènes moraux propres à l'incubation s'augmentèrent aux approches de l'accès hydrophobique. La perte de l'appétit et l'accélération du pouls joint à un grand prurit de la peau devenue boutonneuse furent les seuls faits physiques observées chez elle. Le vieillard bien résigné sentit aggraver son mal les derniers jours du mois d'avril.
A la visite que nous lui fîmes le 2 mai, il éprouvait une grand sensibilité au moindre toucher, surtout au membre droit où il avait reçu la blessure. La figure était rouge, le pouls fort et plein ; il avait tapissé les côtés de son lit de crachats écumeux. A la présentation que je lui fis d'un verre de boisson, il se souleva sur ses bras, mais la tête fit un trémoussement particulier à la vue du verre et sa face exprima une terreur qui me découragea. Il avala cependant un peu, mais avec un sentiment pénible de suffocation et de contraction à la gorge qui me fit retirer le liquide. Si on ouvrait la porte, il criait vite à la fermeture par l'horrible souffrance que lui causaient l'air et la lumière. Il mourut dans la nuit suivante dans le délire et la paralysie de la moitié droite du corps où il avait reçu la morsure. L'affaiblissement de la vie par la suite de son grand âge lui sauva la violence des symptômes que nous allons retrouver chez sa belle fille, mais l'hydrophobie n'en est pas moins douteuse."
L'agonie, à suivre, des deux autres victimes fait froid dans le dos. Selon Wikipedia, la maladie est considérée comme disparue en France depuis le début de l'année 2001, bien qu'elle puisse encore subsister dans un réservoir animal représenté en particulier par quelques renards du nord et de l'est de la France, et par les chauve-souris. Il ne manquait plus que ça...

jeudi 3 mai 2012

Arlt : le goût du déplacement

Enregistré à Montréal dans le mythique studio Hotel2tango, le second album de Arlt - Feu la figure - vient de sortir chez Almost Musique (chronique ici).
C'est rare qu'on ait l'occasion d'entendre un disque de chansons françaises aussi habitées, aussi sexy, aussi brutales. Sing Sing, Éloïse Decazes et Mocke ondulent entre blues primitif, comédie amoureuse et hypnose ericksonienne pour un résultat toujours plus proche du rock'n roll ou de la transe chamanique que de la barbante chansonnette.
Depuis la sortie de La langue fin 2010, Arlt a beaucoup fait tourner sa musique hallucinée en France et à l'étranger. A rouler ainsi leur bosse et les connaissant un peu, on se dit qu'ils ont dû faire des rencontres déterminantes, trouver mille raisons d'enivrer leur musique et de nourrir ce qui leur tient lieu de ménagerie totémique.
Compte-rendu précis et bavard du transit par Sing Sing, chanteur, guitariste bras-cassé et idéologue du trio.




Entre La langue et Feu la figure qui vient de sortir, un an et demi a passé. On perçoit des changements notables. Dans cet intervalle, quelles expériences positives ont eu une influence sur votre musique ?

C'est difficile à évaluer. Pas mal de voyages, plus ou moins longs, plus ou moins lointains, motivés par les tournées, notamment. En conséquence de quoi, pas mal de rencontres multiples avec des gens d'horizons assez divers (je ne parle pas seulement de géographie, attention), tout ça qui fait qu'on se confronte chaque jour un peu plus à ce qui diffère de soi. On s'y affine (et en même temps on y gagne un peu en ampleur sans doutes, ce qui est paradoxal et joyeux). On se laisse débarrasser de ce qui en soi encombre. On devient plus spacieux à mesure qu'on se purge. On s'allège. On gagne en mobilité et en vitesse. Je parle en termes généraux parce que je n'ai pas d'exemples précis (ou alors beaucoup trop et je n'aime pas choisir).

A l'inverse, qu'avez vous vécu de désagréable qui vous aurait permis de vous remettre en question et vous aurait renforcé ?

Se remettre en question sans relâche, ça me parait la moindre des choses. J'espère bien qu'on s'y applique, la plupart du temps. Après, je ne sais pas avec quels résultats…
En tout cas, ça n'est en aucun cas motivé par des expériences désagréables (les expériences désagréables font partie du jeu, elles importent peu). Bien plutôt par des appétits. Tout ce que tu lis, vois, entends, chouraves ou qui t'es donné, si tu as un minimum le goût du déplacement, t'invites à rebattre les cartes de ton jeu, à ne pas rouiller sur tes petites certitudes. Et puis ce qui nous intéresse, c'est la beauté du tremblement, du déséquilibre, de la métamorphose. On est dans un état transitoire permanent, si tu veux. Aussi parce qu'il y a des échanges permanents entre nous, avec nos points communs et nos différences. Il s'agit  d'éviter de trop camper sur nos positions. Du large, du large !! De l'ampleur, De l'horizon ! Du mouvement, bordel de merde!
Ce qui nous renforce? Je ne sais pas. Mais tout nous pousse.

Le guitariste Mocke vous a rejoint. Qui est-il ? Pourquoi et comment faites-vous les choses avec lui ?

C'est le guitariste (auteur et compositeur) du groupe Holden. Il a joué avec des tas de gens, notamment Dogbowl que nous adorons. Il vient à priori d'un monde vaguement plus pop que nous, ce qui nous intéresse parce que ça donne de la latitude à notre petit vocabulaire et que décidément, les catégorisations sont une nuisance. En tout cas, je trouvais intéressant d'importer son jeu, assez onirique, dans un contexte plus brutal, en tout cas plus anguleux que celui qui était le sien plus généralement, en tout cas dans Holden (où il aime à infuser des matières toxiques dans un format assez pop, donc).  Ceci dit, nous nous sommes quand même rencontrés dans un bar où il jouait avec un groupe de musique Old Time (country, ballades des Appalaches, vieux blues, chansons d'ivrognes, répertoire tout à fait brutal et anguleux et qu'il connait sur le bout des doigts). Et c'est lui , en plus de ça qui nous a communiqué sa passion pour Sun Ra, Albert Ayler, Sonny Sharrock. Sa mémoire est prodigieuse et l'étendue de ses goûts aussi. Du vieux rock n' roll déglingué aux musiques ethniques, du classique (Malher, Schubert) aux musiques électroniques abstraites. Plutôt qu'érudit il est surtout rêveur, curieux, gourmand. Tout sert à son imagination qui est chez lui comme un sixième sens. Il n'est pas question chez lui de cet œcuménisme vague qui sévit partout , de ce principe de récitation informe. Rien à voir avec un patchwork disons… postmoderne.  On serait  plus proche avec lui de ce réflexe dit "anthropophage" tel que théorisé par les musiciens brésiliens. Et encore, c'est plus enfantin que ça. Plus naturel.
Tu dis qu'il nous a rejoint mais tu sais, Mocke joue avec nous depuis bien avant le premier album (qu'il a d'ailleurs produit). On parle toujours de Arlt comme d'un duo, d'une part parce qu'on a souvent donné des concerts à deux, c'est vrai (les deux formules nous plaisent et éclairent chacune le "projet", comme on dit désagréablement de nos jours, d'une lumière différente), d'autre part parce qu'il y a une projection parfois très forte sur le couple que nous formons Éloïse et moi (j'imagine) et qui attire les interprétations sur l'aspect intime, amoureux de la formation. Et puis bon, il ne prend pas part aux interviews, apparaît rarement sur les photos. C'est un garçon d'une discrétion exemplaire. Et dès qu'il ne s'agit plus de musique, il commence à se faire chier comme un rat mort.
Jusqu'à Feu la figure, il intervenait presque comme un invité. Il se greffait sur des chansons qui avaient été écrites sans lui. Cette fois, il a pris part à l'élaboration des morceaux dès le début. J'arrivais avec quelques mots, une suite d'accords, une possible humeur, une température, une amorce de forme.  Et tous les trois nous improvisions à partir de ça, jusqu'à ce que la chanson prenne corps. Il propose de nombreuses pistes, les fait dialoguer entre elles. Mais souvent n'en garde que les pointillés. Je le considère comme un arrangeur, au même titre que je sais pas, moi, un Vannier, un Colombier. Mais un arrangeur télépathe qui déposerait directement ses parties dans l'imagination de l'auditeur sans avoir besoin de les jouer complètement. En amorçant des trucs, en jouant avec la mémoire de l'auditeur, avec la faculté de celui-ci à composer lui-même à partir de ce qui lui est évoqué. Mocke, nous lui assignons la place de l'orchestre. Un orchestre fantôme. Je le répète tout le temps mais c'est une idée qui me plaît beaucoup. Sa guitare contient la présence spectrale des cordes, des cuivres, du piano. Mais il est aussi, et heureusement, le gratteux qui envoie du riff et du solo tordu avec lequel je peux dialoguer, improviser, prendre mon pied, faire le con. Je dialogue désormais à la guitare avec lui autant que je dialogue vocalement avec Éloïse. Qui elle-même, dialogue de plus en plus avec nos instruments, là où elle se concentrait auparavant plus sur ma voix et sur le texte. Le chant d’Éloïse, lui, contient les orgues, les flûtes, en plus d'être la voix centrale.

D'autres rencontres ont-elles infléchi votre musique ?

Elles sont nombreuses. Je ne pourrai pas citer tout le monde. Pour se borner aux musiciens rencontrés depuis l'enregistrement de La Langue,  il y a bien sûr eu Josephine Foster (qui façonne peu à peu, sous une forme apparemment traditionnelle de songwriting à l'américaine, un objet singulier, dont l'épure s'ouvre à tous les vents - lieds de Schubert, folk rural, chanson espagnole, psychédélisme dru, comédie musicale, free-jazz - et ce faisant trace des pistes réellement inédites). Il y a eu Colleen, pour le même genre de raison (faculté à établir une forme minimaliste ultra-personnelle et toujours recommencée, nourrie par une infinité de vocabulaires patiemment, sensiblement et intelligemment filtrés). Je citerai aussi Delphine Dora qui a dirigé des improvisations musicales avec des enfants à partir de comptines que j'avais écrites pour l'occasion, ce qui dans une certaine mesure m'a permis d'envisager une façon d'écrire plus rapide et plus souple que jamais. Les divers disques spontanés de Delphine sont de toute beauté. Et puis Arrington de Dyoniso dont le free punk compliqué de rituels chamaniques nous a conforté dans nos petites recherches de transes (toutes proportions gardées), Le Ton Mité dont les petites architectures fragiles aiguisent la perception, font rire et réinstallent l'étonnement des choses au cœur de la chansonnette, La Squadra Zeus dont le rapport frontal, sorcier et cru aux musiques populaires nous ont redonné le goût des musiques qui font danser les vieux et les enfants. Eric Chenaux, bien sûr, pour mille raisons. Mickaël Mottet (d'Angil and the Hiddentracks) dont la pensée et le regards sont toujours "relevants" pour user d'un terme qu'il affectionne. Et plus récemment encore Tori et Reiko Kudo, moins d'un mois avant d'entrer en studio. Terrible choc. Et puis Radwan Ghazi Moumneh, musicien, producteur, co-fondateur de l'Hotel2Tango qui a enregistré le disque qui présentement nous occupe. Son influence a été magnétique.




Des lectures, des disques, des films : quels fantômes sont venus vous hanter récemment ?

Je me bornerai à quelques objets ayant hanté Feu la figure, d'une façon ou d'une autre.
Quelques lectures:
- Les techniciens du sacré, une anthologie consacrée par Jerome Rothenberg aux poèmes chamaniques, dits "primitifs" ou tribaux de tous pays et à leurs corrélations possibles avec la poésie moderne.
- Cadavre grand m'a raconté, une anthologie des fous et crétins du nord d'Ivar Ch'vavar.
- La chronique fabuleuse d'André Dhôtel
- Haïkus de prison de Lutz Bassman
- La tourmente de Vladimir Sorokine
- 100 poèmes d'Ernst Herbeck
- Le territoire du crayon de Robert Walser
- Le bestiaire d'Aloys Zötl
- Le promontoire du songe de Victor Hugo
- L'envers de l'esprit et Devant la parole de Valère Novarina
- Lieu-dit l'éternité d'Emily Dickinson
- Le canal exutoire de Charles-Albert Cingria
- Largeur des tempes de Patrick Reumaux
- So long Luise et Les Ales de Céline Minard
- Le blog La main de singe
Les divers écrits (et les œuvres) de James Ensor, Paul Klee, Pierre Alechinsky, Lucebert.

Quelques films:
- Je ne suis pas morte de Jean-Charles Fitoussi (fait dans la matière même du rêve, du conte et de l'étonnement. Une célébration du beau hasard et du futur antérieur)
- Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) d'Apichatpong Weerasethakul (éloge sincère des fantômes, le film se dédouble et se multiplie et dévore le spectateur)
- L'épée et la rose de Joao Nicolau (chante de bout en bout et prend tous les risques, y compris celui d'égarer son monde, au nom de la flibuste)
- La grotte des rêves perdus de Werner Herzog (pour des raisons évidentes).
- Adieu plancher des vaches d'Otan Iosseliani (grommelle et titube, désoriente et fait beau).
- Du soleil pour les gueux d'Alain Guiraudie
- Le Plein pays d'Antoine Boutet (creuse des galeries, soliloque et hypnotise).

Quelques disques:
- Backporch Hillbilly Blues d'Henry Flynt
- Rice field silently ripping in the night de Reiko Kudo
- Enjoy your life de Jad Fair and The Tenniscoats
- Odyshape des Raincoats (réédition)
L'intégrale ou presque du label Mississippi Records (notamment les disques de Marika Papagika, Abner Jay, Thaï Orchestra, Joseph Spence, des compilations de vieux gospel bizarrement lubrique, de country sans les dents, de High Life mal enregistré, de rebetiko insalubre, de chansons mexicaines. Et cette mixtape fantastique "Classical music for and by people" où l'on entend des amateurs jouer du classique avec plus de cœur que de dextérité, ou bien Moe Tucker écorcher Bach sur une guitare électrique. Tout ça a nourri nos imaginaires de façon absolument certaine même si j'ignore dans quelle mesure ça s'entend).





A quoi vous marchez ? A quoi vous dansez ?
En ce qui me concerne et dans le désordre: whisky tourbé, cigarettes, sexe, prières sans objet, fou rire, rêveries, fatigue, insultes, babil idiot, vagabondages, répétitions, interminables énumérations.

Avez-vous peur parfois ? Vous sentez-vous fragiles ?

Peur, oui, parfois, mais de moins en moins. Fragile en permanence mais ça c'est beau. Ainsi qu'exalté, désirant, délirant, stupéfait, malhabile, colérique et reconnaissant. Tout en même temps.
Peux-tu me parler de votre tournée au Japon avec Tori Kudo ?

Tori Kudo dont je suis fan depuis très longtemps (je collectionne tout ce que je trouve de son collectif miraculeux Maher Shalal Hash Baz qui, pour aller vite, évoque à la fois Mayo Thompson et Syd Barrett, un Velvet Underground solaire, Erik Satie, Albert Ayler et Cecil Taylor, Captain Beefheart, Jac Berrocal et Jacques Thollot…) a rédigé les notes de pochette de l'édition japonaise de La langue, à ma grande surprise, et à ma grande joie. D'après Kazuki Tomita, qui s'occupe du label (Windbell Records où l'on trouve aussi les disques de Colleen et de Jospehine Foster, entre autres) m'a confié que Tori n'acceptait ce genre d'exercice que très rarement. J'en suis d'autant plus heureux.
On y a tourné en Décembre. 15 jours d'égarement absolu, à prendre des trains à travers les villes et les campagnes. Nous jouions chaque soir dans des clubs, des temples, des galeries. Tori ouvrait pour nous et je l'accompagnais à la guitare. Il déclamait des poèmes, chantait, dansait, sautait sur place, renversant toutes les perspectives. Je ne savais jamais à l'avance ce que j'étais censé faire. Avec une gravité joyeuse irradiante, ce type a l'air de refonder à chaque instant les grandes forces déstabilisantes, féroces de l'enfance. Ou plutôt de réactiver les possibilités de l'enfance à travers les enjeux réels de l'adulte. Je ne parle là ni de régression, ni de naïveté, ni de niaiserie gamine, entendons-nous bien. Mais de ferveur, de désordre et de concentration. Et par trois fois, son épouse Reiko nous a rejoint. Son récital de chansons est ce que nous avons entendu de plus bouleversant et beau depuis longtemps. Tori l'accompagne au piano chahuté, elle chante avec un naturel minéral et tout y est aussi familier que complètement étrange. On a l'impression de connaitre ça depuis toujours (comme disons "au clair de la lune" ) et en même temps il semblerait que tout nous apparaisse dans la fraicheur, l'étonnement, le ravissement des premières fois. Tout s'y croise sans s'affronter: calme et véhémence, tristesse et joie. Je n'avais jamais ressenti une telle grâce chez qui que ce soit. Tori et Reiko m'ont renseigné, geste après geste, sur ce qu'était la présence au monde dans tout son vif, son intelligence, son rugueux, son sensible. Voilà. Tu comprendras que je suis tombé amoureux, complètement. Il est très difficile de commenter des gens pareils. On ne peut que les chérir et les louer. A part ça, Tori improvisait sur notre répertoire aussi. Au piano désaccordé, à la guitare électrique, aux castagnettes ou en bousillant des chaises à coups de pieds. C'était sauvage, toujours inattendu. C'était drôle et c'était beau.




Peux-tu me parler de la conception du disque, de son écriture et de son enregistrement ?

Les chansons, pour moitié, sont nées presque directement sur scène. Enfin, arrivées sur scène à l'état d'embryons et grandies là, soir après soir dans l'électricité de la confrontation directe (des uns avec les autres au sein du groupe, du groupe avec les auditeurs, du groupe et des auditeurs avec l'espace communément créé). Écrites pour la scène et par la scène donc. Ce qu'on cherche en premier lieu : nous laisser agir physiquement (y compris dans l'immobilité hein, je n'ai pas dit nous agiter) par la parole et par le rythme. Puis donner une forme à tout ça qui soit partageable. Organiser un peu, tirer les fils, sculpter. Voir ce qui est susceptible de signifier quelque chose, ou éventuellement d'amorcer des débuts de récit possible. Pas un récit au sens strict bien sûr mais je ne sais pas quoi dire d'autre. Nous ne sommes pas vraiment des story-tellers. Ou alors par bribes, par éclats. Une chanson pour nous, c'est un espace électro-magnétique où activer ensemble des fragments divers, chinés plus ou moins consciemment parmi les rebuts d'à peu près tout (littératuraille, rock n'roll, poésie, imagiers, religions bricolées, contes populaires, magie blanche et rouge, humour noir et rose, musiques de danses,  conversations, pop et logorrhée des fous…)
  Ce qui importe pour moi, au début du processus, en tout cas, n'est pas tant ce que je vais dire que comment je vais le dire. Et je ne parle pas de style. Je me contre-fous du style et je l'emmerde. Je parle de comment ça s'articule ou s'articule pas, dans la bouche, comment ça se profère, se murmure, se grommelle, se retient ou s'élance. Et s'emberlificote dans la musique, pour le meilleur et pour le pire. Avec nos maigres moyens pour ça (ce français rabougri, à première vue tellement rationnel et duraille à faire danser. Comment lui re-donner du punch, du sang, du vrai mystère? Ne pas le figer complètement dans ce qu'il désigne? On ne sait toujours pas bien, d'ailleurs. Chanter, c'est faire l'expérience inlassable de ça. Tu commences par aller  brûler ton souffle en guenilles de phrases et tu vois si ça danse, tu électrocutes et tu tabasses un peu le tout avec ce que tu as sous la main (des guitares, un marteau) et puis voilà. Tout le reste (le discours) je le répète, s'organise après coup. Ce qui est une étape importante, d'ailleurs si on veut que l'auditeur puisse trouver la liberté de se raconter quelque chose à partir de ce que tu profères. Par exemple, on a réalisé au bout d'un moment qu'il  était souvent question d'animaux dans les chansons qui nous apparaissaient. Ces animaux sont venus tous seuls - je jure que c'est vrai. Nous avons commencé, peu à peu, à les considérer comme des totems, des éléments de fiction, des présences extraordinaires, des sésames ouvrant sur le fantastique (un fantastique de proximité puisque aucun animal ici n'est imaginaire). Par la simple incongruité de sa présence, je crois, l'animal relativise l'omniprésence de la figure humaine et inverse l'échelle de valeur. C'est pour nous une façon oblique, ludique, inquiète et joyeuse de considérer le réel. Parce qu'il s'agit bel et bien de se coltiner le réel. Le fantastique que j'évoquais n'a pas la fonction d'un quelconque refuge dans un autre monde où je ne sais quoi. C'est un moyen comme un autre d'appréhension du réel qu'il faut secouer tant qu'on peut pour voir à la fin ce qu'il en reste. Mais passons.
L'enregistrement du disque à Montréal, s'est fait plutôt vite (5 jours) dans la caillante, la fatigue et l'ivresse. Avec Radwan Ghazi Moumneh, donc, qui est un type intelligent, spontané, subtil et délicat. Je crois qu'il a su capter ce qu'on était en chair, en os et en tremblements et le conceptualiser dans un espace et une durée. Nous sommes ravis par sa production à la fois sophistiquée (sons fantômes, mix qui bouge tout seul, matière), frontal et âpre (voix qui crachotent, guitares qui grincent, présence physique palpable et vraie dynamique d'ensemble).
Et maintenant ? Vous posez-vous la question des suites ?

Pas vraiment. Pas encore.
On commence à rêvasser à de petites choses. J'aimerai écrire d'autres choses que des chansons. On aimerait enregistrer un disque de Arlt avec Tori Kudo.  Et aussi un disque de reprises (on commence à y penser). J'aimerai expérimenter des choses, légèrement, simplement, sans programme, sans mot d'ordre ni pression d'aucune sorte. Ouvrir des perspectives nouvelles. Ne pas nous crisper sur Feu la figure, être capables de nous laisser aller à des tas de petits trucs récréatifs, divertissants, qui ne nécessiteraient pas forcément de sortie "officielle". On verra bien, il y a déjà pas mal à faire avec le présent. On va tourner un peu, retourner en voyage. C'est excitant.

mercredi 2 mai 2012

magie blanche

 


"Il était devant ma porte, il faut que je vous le décrive. Un grand gars très svelte. Cache-poussière en cuir, avec des boots de cuir fin qui s'évasaient comme ça, en corolles, autour de la cheville, de longs cheveux noirs et frisés, tout bouclés. Et... et, quand il m'a vue, il s'est mis à pleurer. J'ai vu ce que faisait ce groupe de musiciens, c'est la première fois que j'étais en contact avec de la musique heavy metal, j'y comprenais rien. Alors à un moment donné dans ce déluge musical, j'entends arriver La Novia, La Novia que j'avais chantée sur un de mes premiers disques. J'entends ça, je vois ça, et j'entends les paroles, un peu escargougnées bien-sûr, mais avec les paroles en occitan. Alors là, je sais pas si ça se fait ou si ça se fait pas, Makoto était à côté de moi, je ne le connaissais pas, je l'ai attrapé et je l'ai serré dans mes bras." (Rosina de Peira, à propos de Makoto Kawabata (Acid Mother Temple), interview Viure al païs, 1er avril 2012)
"C'est un choc électrique, que j'ai eu en entendant, il y a quarante ans, un morceau de Bertrand de Born sur un disque de musique ancienne, j'ai eu l'impression qu'il faisait de la musique pour soigner les autres : comme de la magie blanche. Je suis toujours à la recherche de la musique que je ne connais pas ; mais j'avoue que j'ai reçu un tel choc avec les troubadours..."
(Keiji Haino, La Dépêche du Midi, 29 juin 2010)

mardi 1 mai 2012

Délivrance



Encore un film de 1972 : Deliverance de John Boorman.
En général, le redneck a la dentition plutôt vilaine, il porte le chapeau mou cradingue, la liquette pantelante et tous les stigmates de la consanguinité. Il est peu loquace sauf quand il s'agit de déblatérer de salaces invectives et il n'y a que peu de doutes quant au caractère hostile de ses intentions. Résultat, il est communément admis qu'il vaut mieux s'en méfier et préserver ses arrières, comme l'apprendront à leurs dépens les quatre personnages principaux du film.
Celui-ci est jeune et blond comme les blés - un ange si ce n'était ces yeux fendus comme des boutonnières - et c'est un as du banjo. S'engage un duel épique avec l'un des quatre héros du film, gentil employé vaguement amoureux de nature, l'archétype du gars sympa qui a appris à jouer de la guitare chez les scouts. Le gamin répond à chaque phrase du guitariste, au début avec une certaine hésitation puis de plus en plus d'aisance pour finir par un déroulé d'arpèges virtuoses. Un vieil édenté se met à danser et tous les acteurs de la scène s'enthousiasment. Une fois la prouesse accomplie, l'adolescent se retranche dans son mutisme refusant même la main que lui tend le guitariste. C'est qu'il n'était pas là pour s'amuser mais bien pour signifier l'arrogance des siens sur ces citadins naïfs et bien-pensants, complices par leur appartenance sociale des pires de leurs congénères, ceux qui mettent en péril la vallée par leur funeste projet de barrage. Les quatre comparses croiseront à nouveau le chemin du jeune homme. Perché sur un pont de fortune, il les surplombe, toujours mutique et le regard insistant. L'ange blond se révèle alors oiseau de mauvaise augure comme le montrera la suite de l'aventure.
Banjo et musique des Appalaches, décors naturels, franche opposition entre campagnards dégénérés et citadins narquois, scènes d'horreur hyper-réalistes, ce sont là quelques uns des traits d'un genre cinématographique qui comporterait environ 300 films. Redneck cinema, hixsploitation, Hillbilly movies en sont les principales appellations. Après avoir consacré un ouvrage aux mondo movies (Reflets dans un œil mort, avec Sébastien Gayraud, éditions Bazaar &co), Maxime Lachaud boucle actuellement un ouvrage sur ce genre paradoxalement mal connu alors que des films comme 2000 maniacs ou Deliverance font l'objet de véritables cultes depuis plus de quarante ans. Pour patienter un article ici.